Le sartorialisme : élégance ou consumérisme en veste croisée ?

Ah, le sartorialisme. Ce joli mot, à la sonorité presque aristocratique, qui sent bon la flanelle, le lin lavé, le tweed anglais et le revers généreux qui danse sous la lumière d’un rayon automnal. Enfin un mouvement qui nous parle de qualité, d’artisanat, de patience, de goût. Enfin une ode au vêtement bien fait, bien porté, bien pensé.

Et pour cela, rendons-lui grâce : oui, le sartorialisme est une bonne nouvelle.

Un retour à la beauté. À la mesure. À la main d’œuvre locale, aux petites maisons de tailleurs qui reprennent vie. À ces artisans qui, longtemps ignorés, retrouvent aujourd’hui leur place au cœur du vestiaire masculin. C’est noble. C’est réjouissant. C’est même profondément politique, dans ce qu’il y a de plus beau : résister à la laideur jetable par l’élégance durable.

Mais alors pourquoi avons-nous parfois l’étrange impression que certains transforment ce mouvement salutaire en une nouvelle course à l’accumulation ?

Un consumérisme repassé, amidonné, remis à la mode

Soyons clairs : on ne sort pas du piège du « toujours plus » en le rebaptisant « toujours mieux ». Ce n’est pas parce qu’on troque ses 27 tee-shirts en coton bio contre 46 costumes demi-mesure cousus à Naples qu’on devient un apôtre de la sobriété heureuse.

Ce n’est pas non plus parce qu’on fait appel à des bottiers « locaux » (comprenez : italiens, japonais ou parisiens à 5 000 € la paire) qu’on échappe à la logique du placard qui déborde.

Et là est toute l’ironie : le sartorialisme, censé être un rempart contre la société de consommation, devient parfois une niche très chic pour continuer de consommer – mais avec élégance, bien sûr.

Le piège du costume en série (artisanale)

Vous avez bien lu : le piège, ce n’est pas le costume en polyester. C’est la centaine de costumes en cachemire-camel-mohair-alpaga, tous « indispensables », tous « différents », tous « intemporels », tous fabriqués par des tailleurs qu’on tutoie comme des cousins. La garde-robe devient un musée personnel. Et l’élégance, un inventaire.

Alors posons la vraie question : à quoi bon ? À quoi bon prôner la qualité si c’est pour retomber dans le travers quantitatif ? À quoi bon louer la main d’œuvre locale si c’est pour la transformer en ligne de production sur-mesure, calibrée pour notre frénésie d’achat en édition limitée ?

Ce n’est pas cela, le sartorialisme. Ce n’est pas le minimalisme avec plus de doublures.

L’élégance, ce n’est pas jouer un rôle – c’est être soi

Hugo Jacomet, dans ses nombreux plaidoyers pour une élégance vivante, aime rappeler que des légendes du cinéma comme Cary Grant, Clark Gable ou Pierre Noiret portaient souvent leurs propres costumes dans leurs films. Pourquoi ? Parce qu’ils n’avaient pas besoin de se « déguiser » pour incarner un personnage élégant. Ils l’étaient déjà. Ils avaient ce style chevillé au corps, cette aisance naturelle, ce rapport intime au vêtement qui ne s’achète pas, ne s’imite pas, ne se surconsomme pas.

C’est là toute la différence : l’élégance ne s’invente pas avec une collection. Elle s’incarne. Elle se vit. Et surtout, elle ne se multiplie pas comme une ligne de production.

L’élégance est une question de mesure. Littéralement.

Le vrai sartorialisme, ce n’est pas la collection. C’est la sélection. C’est l’amour du peu. Le soin porté à chaque pièce. C’est le costume que l’on porte vraiment, jusqu’à ce qu’il parle de nous autant que nous parlons de lui. C’est l’empreinte du corps sur le tissu. L’histoire cousue à chaque retouche.

C’est une philosophie, pas un nouveau business model. Un art de vivre, pas une tendance à exploiter.

Et c’est pour cela qu’il ne faut pas laisser le sartorialisme devenir un nouveau terrain de jeu pour les marques, les influenceurs et les collectionneurs compulsifs qui ont simplement troqué le streetwear contre la veste trois pièces. Si c’est pour finir avec un dressing de 80 costumes et 32 paires de Richelieu « fait main à la main », alors le costume est peut-être bien taillé, mais le message est cousu de fil blanc.

Conclusion : moins d’achats, plus d’allure

Alors oui, réjouissons-nous de cette vague élégante, responsable, patiente. Oui, portons du beau, du bon, du durable. Oui, saluons le travail des artisans, soutenons-les, valorisons-les.

Mais ne perdons pas de vue que le style véritable ne se mesure pas en mètres linéaires de penderie.

Le sartorialisme n’est pas une vitrine. C’est une discipline. Une forme de minimalisme habillé. Le culte du « peu mais bien ». Et surtout, le refus absolu de confondre l’élégance avec l’accumulation.

Car entre l’homme élégant et celui qui le singe avec 40 vestes à épaule napolitaine, il y a autant de différence qu’entre un gourmet et un glouton.

Et ça, même en flanelle super 150’s, ça finit toujours par se voir

Aucune réponse

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *